Yoram Hazony : ni néo-marxisme, ni néo-libéralisme


Yoram Hazony : ni néo-marxisme, ni néo-libéralisme

Du Figaro :

Yoram Hazony: «L’Occident a oublié ce que conserver signifie»

ENTRETIEN – Pour l’intellectuel israélo-américain, auteur d’un ouvrage remarqué sur La Vertu du nationalisme, il est temps de créer «une alternative conservatrice sérieuse et responsable aux deux mouvements révolutionnaires, néomarxiste et libéral, à l’œuvre en occident».

LE FIGARO -. Lors d’une récente conférence de la droite américaine destinée à jeter les bases d’«un nouveau conservatisme national», vous avez parlé de cette journée comme d’une déclaration d’indépendance. Contre qui? Les principes qui dominent le mouvement conservateur américain sont-ils devenus obsolètes?

Yoram HAZONY. – Je ne pense pas que ces principes soient obsolètes, je pense simplement qu’ils sont libéraux. Depuis la chute du mur de Berlin, les pays occidentaux sont en pleine confusion sur la distinction entre conservatisme et libéralisme.

Quand j’étais un jeune étudiant activiste à l’université de Princeton, mes amis et moi organisions les forces pro-Reagan sur le campus et avions fondé un magazine appelé The Princeton Tory.

Je me souviens donc très bien de ce que défendait à l’époque le conservatisme de Reagan, Thatcher et Jean-Paul II.

Cela incluait la tradition religieuse, l’indépendance nationale et l’autodétermination des nations.

Il y avait bien sûr un fort élément économique prônant la liberté des marchés, mais ce n’était qu’une partie du sujet.

Ce qui s’est passé dans la dernière génération, c’est que la thématique des marchés libres a avalé toutes les autres!

La religion ne fait plus partie du conservatisme actuel et ce qui reste est une approche «globaliste» de la liberté, prônant le marché libre et les droits de l’homme.

Ce sont deux thèmes importants mais il s’agit de positions classiques libérales qui ne relèvent pas du conservatisme.

Le conservatisme, lui, est préoccupé de la nation, de l’intérêt national, des traditions.

Ce qui s’est passé depuis 1989, c’est l’adoption progressive, par la droite, de thèses hostiles aux positions conservatrices telles qu’elles étaient définies il y a une génération.

Vous dites que «quelque chose a terriblement mal tourné en 1989» et que «l’Occident, ivre de sa victoire sur
le communisme, a voulu imposer son modèle comme forme universelle». Que voulez-vous dire?

C’est l’approche de la gauche mais aussi de la droite tout entière qui a complètement muté en 1989.

Les conservateurs actuels disent qu’ils sont conservateurs mais ils ne croient pas à l’indépendance des nations.

Ils veulent créer des lois et règles universelles édictées par des institutions internationales, sans prise en compte de la souveraineté nationale.

Il s’agit d’éliminer les traditions nationales des différents pays, afin que chaque pays parvienne à une uniformité juridique, tandis que les frontières ouvertes rendent impossible le maintien d’une cohésion nationale.

Ce qui est en réalité créé est un «empire libéral international» qui voit la liberté de l’individu comme la seule valeur.

Pour moi, ce mouvement n’a rien de conservateur, c’est un mouvement révolutionnaire qui vise à déraciner tout ce que nous avons hérité du passé.

Vous dites que «les républicains ont oublié ce que conserver signifie». Pour vous, la logique économique l’a emporté sur la question de la cohésion nationale, et notamment des frontières?

«On ne peut simplement évaluer notre femme ou nos enfants, selon un rapport trimestriel comme dans le monde des affaires»

Ce que vous appelez l’approche économique est en réalité l’approche libérale, qui affirme que les êtres humains sont par nature des individus atomisés, qui prennent leurs décisions en fonction de leur intérêt rationnel.

Cette vue libérale estime que le but de l’État et de la société est de donner aux individus une liberté maximale, en se contentant de mettre en place quelques règles minimales et de laisser jouer pleinement les forces du marché.

Comme je l’explique dans mon livre La Vertu du nationalisme, si le but est de gérer une économie le plus efficacement possible, alors ce type de libéralisme est sans doute le meilleur.

Mais les penseurs conservateurs disent depuis des années que cette approche légère encourage les gens à faire des deals, puis à ne pas les honorer, à changer de partenaire, à toujours chercher une nouvelle manière de procéder.

Bref elle devient destructrice si elle est appliquée à d’autres domaines que l’économie, comme la gestion de notre famille.

On ne peut simplement évaluer notre femme ou nos enfants, selon un rapport trimestriel comme dans le monde des affaires.

Si je décide que mes collaborateurs ne travaillent plus dans mon intérêt, je les licencie, mais si j’applique ces principes à une famille, cela la détruira à coup sûr.

Une famille n’est en effet pas basée sur la liberté, mais sur la loyauté. Je ne choisis pas mes enfants.

Une nation ressemble en fait beaucoup à une famille.

La question de savoir si une nation peut survivre un siècle de plus en passant aux générations suivantes son héritage, ne peut pas être décidée par l’économie.

En fait, la logique économique peut détruire complètement les bases de la nation, en nous faisant croire que le seul compas qui vaille est la prospérité, ce qui est absurde.

La prospérité économique peut être une composante de ce qui fait la force d’une nation, mais pas la seule!

Avec cette dérive, les gens ne parviennent plus à défendre ni la famille ni la nation. Ils ne parviennent plus à savoir pourquoi ils ont besoin d’ordre et de traditions, ni pourquoi un pays doit être différent d’un autre.

L’élection de Trump traduit-elle à sa manière une réaction contre le vertige que suscite cette disparition de tous les repères traditionnels, la volonté de revenir au connu, de mettre un coup de barre, arrière toute?

Je dirais que oui, et Trump de ce point de vue est très similaire aux raisons qui ont mené à la victoire des partisans du Brexit lors du référendum en Grande-Bretagne, à la percée de Matteo Salvini en Italie, et à l’émergence des partis nationalistes en Europe de l’Est.

En Amérique, il s’agit avant tout d’une révolte de la plupart des électeurs républicains contre cette réduction de la politique aux rationalités libérales. La révolte visait aussi à s’insurger contre l’idée de l’empire universel libéral que Bush père et fils, deux présidents républicains, avaient entrepris d’imposer aux pays étrangers.

Alors que les États-Unis essayaient de mener des guerres pour imposer le libéralisme, tout en construisant à notre détriment l’économie chinoise, les gens se sont dit:

«Que sommes-nous en train de faire? L’impérialisme libéral ne marche pas!»

Trump est aussi une révolte contre le politiquement correct et contre l’insistance des démocrates à imposer
un nouveau modèle sociétal qui pense le monde essentiellement en termes de batailles d’identités entre «victimes» et «oppresseurs». Comment rattachez-vous cet aspect à votre critique du libéralisme?

La vie intellectuelle aux États-Unis est dominée partout, et notamment sur les campus, par deux courants de pensée: les néomarxistes, qui ont substitué à la lutte des classes la lutte des identités minoritaires, et le néolibéralisme.

Ce ne sont pas les mêmes. Les néomarxistes veulent submerger la structure de pouvoir.

Les libéraux pensent vouloir un État neutre.

Ils ont le contrôle des commandes sur la droite, et les néomarxistes sont en train d’essayer de prendre le contrôle des partis de gauche.

Comme je l’ai dit, il s’agit de deux mouvements révolutionnaires en compétition, mais tous deux hostiles à ce qui vient du passé: les traditions, la nation, les frontières, et même les différences entre hommes et femmes.

Les néomarxistes sont plus agressifs, mais les libéraux ne sont pas armés pour défendre quoi que ce soit.

Du coup, les marxistes attaquent et les libéraux font retraite.

Chacun de ces deux mouvements détruira l’Ouest, s’il progresse.

Notre travail est de préparer une alternative conservatrice, sérieuse et responsable, pour que le public ait une autre option que cette folie révolutionnaire le moment venu.

Vous prônez le retour à la tradition et à la nation. Mais ne craignez-vous pas que l’Alt Right n’utilise ces concepts pour défendre un nationalisme racial dangereux?

Je suis très au fait de ce que représente l’Alt Right.

Ce mouvement est centré sur une approche biologique de la politique presque entièrement centrée sur la question raciale.

Il ne s’intéresse absolument pas à la tradition – et est hostile au christianisme comme au judaïsme.

Vous avez raison de souligner que l’Alt Right utilise le mot nation mais ce qu’elle entend par là c’est la race blanche.

En d’autres termes, ce ne sont ni des conservateurs ni des nationalistes mais des racialistes.

C’est un péril croissant. Si le conservatisme national échoue à prendre forme,

je pense que leur influence augmentera.

Vous dites que l’Amérique est en train de s’effondrer, sous le poids de ses divisions…

L’Amérique que j’ai connue enfant, avait de violents affrontements politiques.

Mais on n’avait pas le sentiment que chaque partie considérait l’autre comme illégitime.

C’était dur, mais dans les universités, les médias et le Congrès, les batailles restaient dans certaines limites. Quand une élection survenait, on acceptait que le gagnant gouverne, dans l’espoir qu’il rende le pouvoir, ce qui montrait le degré de cohésion de la nation.

Mais tout cela a disparu.

C’est préoccupant car une situation dans laquelle chaque camp considère l’autre comme illégitime, n’est pas une formule pour la perpétuation de la démocratie, mais une formule pour la guerre civile.

http://lefigaro.fr/vox/monde/yoram-hazony-l-occident-a-oublie-ce-que-conserver-signifie-20190919

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