Le duo Montebourg-Mélenchon est-il capable de refaire le coup du couple Mitterrand-Marchais de 1981 ?


Le duo Montebourg-Mélenchon est-il capable de refaire le coup du couple Mitterrand-Marchais de 1981 ?

Atlantico a publié toute une série de best of en décembre, avec un certain nombre d’articles intéressants dans la perspective des présidentielles.

En voici un sur ce qui aurait pu être un tandem dangereux pour Marine, Montebourg-Mélenchon.

Sans oublier que, à l’heure actuelle, ni Montebourg ni Valls ne sont en mesure de l’emporter selon les bookmakers, et Mélenchon encore moins, le Président devrait, si l’on se fie aux chiffres actuels (mais tout peut évoluer très vite) est Fillon, Marine le Pen ou Macron.

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Alors qu’Arnaud Montebourg ne serait pas contre un rapprochement avec Jean-Luc Mélenchon, une telle alliance ne serait pas sans rappeler le duo formé par François Mitterrand et Georges Marchais lors du Programme commun de la gauche des années 1970.

Atlantico : Arnaud Montebourg a récemment fait savoir qu’il serait prêt à un rapprochement avec Jean-Luc Mélenchon et même, éventuellement, envisager un programme commun. En 1972, le PCF et le PS, avec les radicaux de gauche, proposaient un programme commun en vue de l’élection présidentielle, qui contribua notamment à l’élection de François Mitterrand en 1981 et à la recomposition du paysage politique à gauche. Une telle situation vous paraît-elle réalisable aujourd’hui ? Quels sont les points de comparaison possible ?

Jean Garrigues : Rappelons tout d’abord que l’union de la gauche était l’union entre deux grands partis (PCF, PS) et un parti plus marginal (Mouvement des radicaux de gauche, dirigé par Robert Fabre). François Mitterrand et Georges Marchais représentaient alors chacun d’entre eux un parti de force égale dans le champ politique de l’époque, avec l’idée très claire pour François Mitterrand d’utiliser cette alliance pour affaiblir le PC et prendre le leadership de la gauche en vue de la présidentielle de 1981.

Le problème aujourd’hui, c’est que si l’on peut considérer que Jean-Luc Mélenchon est le leader incontesté de la gauche protestataire, reprenant l’héritage du PC d’il y a 40 ans, Arnaud Montebourg, lui, n’incarne que l’un des courants du PS. Il n’a donc pas la légitimité partisane de pouvoir traiter de chef de parti à chef de parti.

Une fois dit cela, il est vrai qu’Arnaud Montebourg incarne une ligne politique qui apparaît plus proche de l’héritage de François Mitterrand que celle qu’incarne Manuel Valls. Ce dernier, disciple et collaborateur de Michel Rocard, a en effet très clairement signifié sa volonté de faire évoluer le PS vers le social-libéralisme et une nouvelle forme de social-démocratie pragmatique, faisant de la relance par l’offre la ligne de cette rénovation. Ce n’était pas le cas de François Mitterrand quand il avait négocié dans les années 1970 le Programme Commun, qui était un programme de rupture radicale et même révolutionnaire avec la société gaullienne de l’époque. D’un autre côté, le type de société ou le programme d’Arnaud Montebourg est quand même très éloigné de ce qu’était la ligne du PS il y a 40 ans. On peut qualifier son socialisme de social- volontarisme, social-patriotisme (made in France), social-protectionnisme (fermeture des frontières). Sur certains points, il peut y avoir des similitudes avec le socialisme de François Mitterrand (demande, investissement…), mais il n’y a pas chez Montebourg tout le volet des nationalisations, très important à l’époque.

A contrario, il y a une différence de taille entre la sensibilité politique d’Arnaud Montebourg et celle de François Mitterrand. Pour ce dernier, l’idée d’unification européenne était primordiale, alors qu’Arnaud Montebourg se situe plutôt dans un mouvement de réaction et de rejet des contraintes de l’Union européenne. C’est une différence très importante, qui peut par ailleurs le rendre plus compatible avec l’héritage de la gauche protestataire (toujours très hostile à l’UE et au marché commun). 

En quoi la situation dans laquelle se trouvent les communistes aujourd’hui est- elle susceptible de les pousser à accepter de telles négociations ? Dans quelle mesure dépendent- ils du PS pour s’en sortir aujourd’hui, malgré la montée de Mélenchon ? Comment lire les rapports de forces ?

Il est très clair qu’aujourd’hui le PC n’a plus du tout l’influence électorale et politique qui était la sienne du temps de l’Union de la gauche. Rappelons qu’aux élections législatives de 1978, le PC était presque au même niveau que le PS (respectivement 20,6 et 22,8%). Aujourd’hui, le PC représente à la fois une tradition, un héritage et une image de moins en moins ouvriériste, puisque c’est plutôt dans le monde des professions intellectuelles et chez les employés qu’il prospère. C’est un parti d’élus locaux, avec certains bastions en banlieue parisienne ou dans quelques pôles périphériques des grandes villes. Il est aujourd’hui contraint à une alliance supplétive avec ses partenaires socialistes.

Toute la question est de savoir à quelles conditions ces alliances sont possibles. On voit bien qu’il y a une incompatibilité désormais radicale entre les communistes et ce que serait un PS dirigé par Manuel Valls. On voit aussi des difficultés dans les réticences des communistes à soutenir Jean-Luc Mélenchon. En revanche, on voit aussi que ce soutien s’est imposé de lui-même à cause du manque de leadership du PC, ce qui représente une très grosse différence avec les années 1970 où les communistes avaient un leader charismatique en la personne de Georges Marchais.

Les facteurs de cette possible entente sont donc la diminution évidente de leur poids électoral, l’absence de leadership, et la tradition des alliances avec la gauche non communiste. Cette alliance peut se faire sous la houlette de Jean-Luc Mélenchon car les fondamentaux de la ligne communiste (protection sociale, retour à un certain protectionnisme très critique de l’UE, discours très critique envers les institutions de la Vème République…) peuvent être compatibles avec le programme d’Arnaud Montebourg.

Arnaud Montebourg et Jean-Luc Mélenchon ont-ils l’ampleur et la hauteur de vue de François Mitterrand et Georges Marchais ? Au vu des suites d’un tel rapprochement, que peut-on craindre, pour le PS comme pour la France Insoumise ?

Arnaud Montebourg n’a pas le leadership sur la gauche qu’exerçait de manière incontestable François Mitterrand en 1971. Celui-ci avait été le candidat de toute la gauche à la présidentielle de 1965 alors qu’il n’était ni membre de la SFIO, ni du PCF. Il avait donc déjà cette expérience et avait installé son leadership sur la gauche, ce qui lui avait permis en 1971 de prendre la tête du parti sans trop de difficultés au congrès d’Épinay, en s’appuyant d’ailleurs sur des courants très divers (Jean-Pierre Chevènement, Pierre Mauroy…). Arnaud Montebourg n’a pas le poids politique de François Mitterrand pour imposer une telle alliance, même s’il peut être soutenu par certains poids lourds socialistes tels que Martine Aubry. Notons également sa trajectoire assez sinueuse lors du quinquennat de François Hollande : rappelons par exemple qu’il avait fait alliance avec Manuel Valls pour faire tomber Jean-Marc Ayrault avant de quitter le gouvernement de ce même Manuel Valls, devenu son adversaire. Cette sinuosité dans son parcours pose un véritable problème de légitimité.

De son côté, Jean-Luc Mélenchon s’est imposé comme leader … à suivre charismatique de la gauche de la gauche et partage avec Georges Marchais cette capacité tribunicienne. Pour lui, les choses sont plus claires. Sa popularité traduit véritablement son leadership, qui peut par ailleurs constituer un danger pour Arnaud Montebourg car à la différence des années 1970 où la stratégie d’alliance s’était avérée payante pour François Mitterrand, la dynamique d’aujourd’hui apparaît plutôt du côté de Jean-Luc Mélenchon. Il y a une cohérence, un leadership incontesté, le contexte actuel d’émergence du populisme européen, etc.

Selon moi, la stratégie d’alliance est beaucoup plus risquée pour Arnaud Montebourg que pour François Mitterrand à l’époque, et pourrait déboucher sur un leadership de la gauche non socialiste à la faveur de la présidentielle de 2017, ce qui serait un retournement historique. ■

Jean Garrigues

Jean Garrigues est professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Orléans et président du Comité d’histoire parlementaire et politique. Il a notamment publié l’Histoire secrète de la corruption sous la Vème République (Nouveau Monde éditions, 2014), La République des hommes d’affaires 1870-1900 (Aubier, 1997), Le Général Boulanger (Perrin, 1999), Les Patrons et la politique. De Schneider à Seillière (Perrin, 2002) et La France de la Vème République (Armand Colin, 2009). Son dernier ouvrage  » Chaban. L’ardent »

(La Documentation française).

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Christine Tasin

Présidente de Résistance républicaine ; professeur agrégé de lettres classiques.


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