C’est une maison simple et coquette à la fois, dans le quartier des Champs-Rémy, à Fontaine-lès-Dijon. Mohamed Khaldouni, né au Maroc il y a soixante ans, l’a construite de ses mains pendant quatre ans, entre 2005 et 2008. Dans le grand salon il y a désormais un élégant saddari, long canapé dans le pur style marocain, une photo du roi Mohammed VI, et peu de temps après que la discussion ait commencé, du thé à la menthe et des cornes de gazelles sur la table.

Cette maison, Mohamed Khaldouni en est fier, mais il le dit lui-même : « ce ne sont que des murs et quelques briques ». Ce dont il est encore plus fier, c’est la famille qu’il a construite et sur laquelle il continue de veiller patiemment. Ses parents Mohammed et Fatima, 90 et 82 ans, sont encore près de lui. Il est marié à une autre Fatima depuis 38 ans. Ensemble, ils ont eu quatre enfants, militaire, entrepreneur, ingénieure bancaire et sage-femme, puis sept petits-enfants.

Quatre générations qui portent toujours un regard attentif mais exigeant sur l’autre, qui font parfois la prière ensemble, et qui ont toutes été frappées de plein fouet par les attentats contre Charlie Hebdo.

« J’en ai encore la chair de poule »

Ce maudit mercredi 7 janvier, ils étaient tous au travail, occupés ou en cours quand les frères Kouachi ont attaqué la République. Toute la famille Khaldouni a été profondément choquée. Mohamed Khaldouni avoue ainsi avoir attendu le soir pour prendre conscience de l’ampleur des événements avant de subir un choc, dont il n’est « toujours pas remis. Quand j’en parle aujourd’hui, j’ai encore la chair de poule ». Il s’est dit aussi immédiatement qu’il allait avoir « beaucoup de travail dans les jours qui suivraient ». Depuis 2000, il est en effet aumônier musulman, notamment à la maison d’arrêt de Dijon. Il visite régulièrement tous les détenus qui en font la demande, et leur permet à la fois de mieux vivre leur incarcération et de continuer à vivre pleinement leur foi. Un rôle en première ligne qu’il prend particulièrement à cœur, notamment en sollicitant des échanges avec les aumôniers des autres confessions. Après les attentats, il a été particulièrement sollicité pour des avis, des débats, mais aussi par des détenus déboussolés. Lui-même « peut comprendre qu’on se sente offensé par les caricatures du prophète publiées par Charlie Hebdo. Mais de son temps, le prophète a été insulté, violenté et il n’a jamais répondu par la violence. »

Une pointe d’amertume

Mohamed Khaldouni est descendu dans la rue le dimanche 11 janvier, et c’était seulement la seconde fois, après sa protestation contre la loi Taubira.

Sa fille Ismahane, même si elle condamne absolument les actes commis par les terroristes, a eu davantage de retenue. Il faut dire qu’avec son père, elle mène un projet de réinsertion d’ancien détenus, prêt à être mis en œuvre mais qui n’a pas encore trouvé de financement. « Nous nous sommes rendus compte, qu’en sortant de prison, les anciens détenus n’avaient pas forcément de structure pour les accueillir » résume-t-elle. « Ils sont alors particulièrement vulnérables. »

Ismahane a donc le projet de consacrer un petit immeuble d’Auxonne, dont elle a fait l’acquisition puis qu’elle a cédé à l’association, à des parcours de réinsertion. Depuis deux ans, elle sollicite des financeurs et tous trouvent le projet utile et bien ficelé. Mais personne ne veut mettre la main à la poche. Elle avoue donc avoir ressenti une pointe d’amertume devant le grand rassemblement populaire du dimanche 11 janvier : « Fallait-il attendre ces horreurs pour enfin se réunir ? »

http://www.bienpublic.com/edition-dijon-ville/2015/03/03/fallait-il-attendre-ces-horreurs-pour-enfin-se-reunir