Abdel, mon Pote, ils t’ont tué ; je ferai honneur à ta mémoire…


Abdel, mon Pote, ils t’ont tué ; je ferai honneur à ta mémoire…

Abdel, mon Pote

(pour des raisons de discrétion, j’ai remplacé le nom de mon vieil ami : Abdel n’est donc pas son véritable nom).

Tu t’appelais Abdel.

Français dans le cœur, dans les tripes, français au plus profond de toi. De naissance algérienne, fils de Harki qui avait donné sa vie pour la France, pour le drapeau tricolore, pour des promesses … pour des promesses oubliées, reniées, bafouées, piétinées …

Tu en étais fier, de ton père. Et tu m’avais expliqué, un soir, une nuit de garde, que ton engagement – tes engagements plutôt – tu l’avais souscrit en l’honneur de ce père dont tu parlais avec émotion et ferveur.

Tes engagements : Parachutiste d’Infanterie de Marine, et ensuite Légionnaire.

L’Algérie, ton pays d’origine, tu ne voulais plus y retourner, car elle n’était plus TON Algérie. On te l’avait volée, me disais-tu. Et ce « ON », ce n’était même pas – ou pas seulement – l’État français qui pourtant avait si cruellement trahi ton père, ta famille, ses convictions, ses espoirs. Non, ceux qui te l’avaient volée, c’étaient ceux que tu croyais être tes frères, tes compatriotes qui, un jour, s’étaient retournés contre tes proches, tes amis, tes semblables, les forçant à se soumettre ou à fuir. La valise ou le cercueil.

Tu étais alors trop jeune pour bien comprendre.

Alors, comme tant d’autres, avec les Pieds Noirs eux aussi trahis, ton père vous fit embarquer sur l’un des bateaux rejoignant la Métropole, avec de bien maigres bagages.

Ta famille connut ces camps de regroupement, la promiscuité, le manque d’hygiène, le mépris de la part de l’administration française : tout cela fut alors votre quotidien.

Je crois bien qu’il n’y eut qu’à moi que tu fis autant de confidences. Tu me disais ne rien avoir de commun avec tous ceux-là qui, après les événements d’indépendance, ne réussirent qu’à affaiblir ton pays d’origine, et à le faire régresser, année après année.

Tu me répétais :

Je ne suis pas comme eux. J’aime la bière, j’aime le jambon, je ne suis pas musulman, et même si je ne vais pas à la messe, je suis chrétien comme vous.

Tu avais réellement fait tienne cette fière devise de notre régiment parachutiste : « Etre et Durer ! ».

Et tu rayonnais le jour où tu fus nommé sergent.

À l’époque, tu ne m’appelais pas encore « Mon Commandant ». Quant à moi, je ne t’ai jamais appelé « Mon Pote », naturellement, pas plus que les autres petits gars placés sous ma responsabilité.  Aujourd’hui, pour toi, ce n’est pas pareil.

Nos liens d’estime et d’amitié étaient forts, et le demeurèrent.

Il y eut le Tchad, le Liban, l’année 1983 de sinistre mémoire où tant de nos frères d’armes furent tués d’un coup à Beyrouth par une bombe musulmane.

J’eus plus de chance. Plus tard, une rocket, le VAB renversé sur le côté dans un bruit terrible, les genoux brisés, l’évacuation sanitaire en Métropole… Aujourd’hui, de belles cicatrices.

Tu étais alors redevenu civil. Mais au décès de ton père, tu repris du service en signant un nouveau contrat d’engagement, cette fois chez les bérets verts.

La rage au ventre, ne voyant pour toi d’autre horizon que l’armée française, une nouvelle médaille à la poitrine, tu étais fier d’avoir donné de ton sang pour la dignité de ton pays, et pour cela, un certain orgueil au cœur.

Lorsque nous nous revîmes à Paris, lors d’une de ces nombreuses commémorations auxquelles nous nous faisions un devoir de participer, avec ta cheville en miettes et tes jambes martyrisées par de multiples éclats de métal, je constatais à quel point, physiquement comme psychologiquement, tu avais été marqué.

Autour d’une bière, puis d’une deuxième, tu m’expliquas ta vie d’après, ta vie d’alors, tes recherches de travail souvent infructueuses, ta retraite d’ancien militaire qui ne venait qu’au compte-gouttes. Tu me décris le calvaire que ta femme et toi connaissiez.

Tu me fis part de l’hostilité, puis de la haine, stupide et inculte, que les « jeunes » de seconde et troisième génération faisaient preuve à ton égard, toi l’ancien militaire, dans cette banlieue où vous habitiez. Ceux qui ne pensent qu’à détruire tout ce qui ne leur ressemble pas. Pour ceux-là qui n’avaient rien compris à l’histoire pour ne pas l’avoir vécue, et pour s’en inventer une à leur convenance pour les besoins d’une pseudo-cause absurde, tu étais le « faux frère », celui que l’on désigne comme bon à abattre !

Ta femme fut insultée en bas de votre immeuble, menacée, molestée.

Alors, fut organisé à la hâte, avec des copains, votre déménagement qui se fit le plus discrètement possible, une nuit, en catimini, de vos pauvres affaires.

À l’étroit dans votre petit appartement, tout rappelait votre histoire, votre passé, ton passé surtout. D’ailleurs, on ne pouvait que voir, dans l’entrée, bien en évidence, tes deux bérets, l’un vert de la Légion, l’autre rouge des Paras.

Abdel, mon Ami, mon Frère d’Armes, tu as aujourd’hui disparu, tu as prématurément rejoint Saint Michel. Nous ne serons plus ensemble sur les photos de nos rassemblements d’Anciens, je ne t’entendrai plus ressasser tes souvenirs douloureux.

D’une certaine manière, t’ont tué à la fois la haine aveugle et imbécile de ces fous incultes qui se veulent représenter une soi-disant meilleure des communautés, et l’abandon criminel d’une administration lâche et veule.

Abdel, mon Pote, ce soir, en ce jour de Noël, où pourtant la paix devrait régner dans les cœurs, contemplant cette photo prise un jour par ta femme et nous représentant tous les deux en grande tenue, je réalise à quel point je n’ai jamais autant désiré faire honneur à ta mémoire (certains auraient dit te venger), à celle des tiens, des nôtres, de ces centaines d’innocents massacrés sur notre sol, à notre Patrie méprisée, à nos valeurs bafouées, à notre drapeau souillé …

Le jour viendra prochainement où vin sera en passe d’être tiré. Il risque fort d’être plutôt aigre : qui va le boire et faire la grimace ?

Quant à nous, qui nous regroupons pour l’instant dans le silence, nous ne nous comporterons pas en bisounours, car nous ne sommes pas des « bobos à bougies ».

 

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Parachutiste

Ancien officier Parachutiste d’Infanterie de Marine. J'ai repris notre combat pour la sauvegarde des valeurs ancestrales de la France.


16 thoughts on “Abdel, mon Pote, ils t’ont tué ; je ferai honneur à ta mémoire…

  1. Xtemps

    Un belle hommage pour un frère d’arme, soyez fière amis français d’avoir des hommes et des femmes qui ont fait la France et de ceux encore aujourd’hui qui sont prêts pour la continuer, pour l’honneur de tous ceux qui sont tombés aux prix du sacrifice de leurs vies pour la France.
    C’est dans des moments difficiles que l’honneur prend tout son sens, honneur à tous ceux qui ont donné à la France pour quel demeure libre et à tous ceux qui ont donné à l’Europe de la liberté.
    Amis français vous n’êtes pas seul et nous sommes très nombreux.

  2. TEMPLIERTEMPLIER

    j ai des copains fils de HARKI ici a ALBERTVILLE….
    JE LES AIME BIEN…ON SE VOIT SOUVENT…
    qu est ce qu on a pu bringer ensemble….
    deux sont deja morts bouffé par le cancer,la drogue et l alcool…
    il m en reste un…qui est a la dérive…limite clochardisation et,aussi petites délinquences malgré son age ben avancé…
    J AI TOUJOURS TROUVE BIEN DEGUEULASSE QUE NOTRE PAYS PAR LE BIAIS DES POLITIQUES….
    LES LAISSE TOMBER COMME CA…DEBROUILLEZ VOUS!!!!
    AVEC MOI….ILS AURAIENT BEAUCOUP PLUS QU UNE SIMPLE PETITE RECONNAISSANCE DE RIEN DU TOUT….
    JE NE LES LAISSERAIENT PAS TOMBER…
    PAUVRES GENS QUE NOS ELITENT ONT PLUS OU MOINS ABANDONNES…..
    C EST SCANDALEUX!!!!

  3. Jean AllemandJean Allemand

    Moi qui suis un « islamophobe compulsif » et ennemi inconditionnel de l’hypocrite musulman modéré … j’aime les harkis profondément !
    Comme les aimaient nos officiers qui ont bravé les ordres ignominieux d’abandon de De Gaulle pour les embarquer sur les bateaux qui rapatriaient les pieds-noirs et les troupes .
    Ces officiers anonymes sont l’honneur de notre pays dont le célèbre de Gaulle , ses barbouzes mafieux et ses supporters , sont la tâche honteuse à jamais indélébile …

  4. Le sauze Jean

    Avec l’armée française, tous les harkis et les pieds noirs sont l’honneur de la France, ils méritent plus de respects.

  5. Cavalier

    Je vous salue tous avec le plus grand respect. Ayons une pensée pour le Commandant Helie de Saint Marc à qui j’ai eu l’honneur de serrer la main et qui m’avait dédicacé son livre « Champs de braises ».
    Présents ou disparus vous êtes tous dans mon cœur.
    Bonne fête de fin d’année.

  6. kovac

    Bel hommage à ton ami ainsi qu’aux harkis ils le méritent bien car les gouvernements les ont pris vraiment pour des moins que riens !

  7. Maurice

    Belle preuve d’amour d’un ami, un frère d’armes, comme le stipule – Jean 13, 34-35 –, aimez-vous les uns les autres. (il y a quand même des limites)
    Bonnes fêtes à tous, ou presque tous. (j’ai copié ce texte pour le faire suivre)

  8. Philippe le Routier

    Bel hommage mon Commandant, qui m’a fait monter les larmes aux yeux avant de me dire qu’il ne fallait surtout pas plaindre votre Sergent, car, quelles qu’aient été les épreuves qu’il a dû endurer à son retour à la vie civile -et c’est souvent plus dur que la pire des bataille- des hommes pareils ne songent même pas à se plaindre eux même, ou bien peu …

    J’ai la chance d’avoir quelques moyens, grâce à une femme exceptionnelle qui m’a empêché de sombrer.

    Nous savons vous et moi que l’épouse de votre camarade va toucher ce a quoi elle a droit au lance pierre (quand l’État paiera ! )

    Donc, si je peux aider d’une manière ou d’une autre, Christine a mon adresse mail.

    Votre Ami est avec ses potes désormais, il faut donc penser aux vivants, à ceux qui restent, et si nous avons fait des métiers un peu fou, je trouve qu’on ne pense jamais a assez à nos épouses qui en acceptent toutes les contraintes, tous ces mois d’absences, qui restent à notre chevet quand on presque réduits en ruines…
    … Je me porte donc volontaire en cas de besoin !

    Toutes mes condoléances à sa femme, à vous et aux proches du Sergent Abdel.

    PS, je vous avez proposé un jour que nous nous tutoyons…
    … Vraiment désolé, j’ignorais votre grade !

    Philippe B ( c’est un pseudonyme hélas même s’il a été officialisé )
    Lieutenant des Commandos de Chocs du 2è REP.
    Légionnaire de 1991 à 2003.

    Salut à vous Sergent Abdel, maintenant le mess vous est ouvert …
    … N’en abusez pas !

  9. ParachutisteParachutiste Post author

    Cher Philippe,

    Je te remercie pour ton touchant message. Continuons donc à nous tutoyer, le contraire me chagrinerait.

    Nous avons fait toi et moi notre temps, avons partagé joies et souffrances avec nos camarades, quels qu’en soient les grades, les origines et les couleurs de peau, toujours avec HONNEUR ET FIDÉLITÉ.

    Il m’est arrivé de « travailler » conjointement avec les gars du REP, et je les ai toujours eus en grande estime. Mais bien que d’une certaine manière je reprenne du service, nous sommes civils toi et moi, et à pied d’égalité dans une mission qui nous incombe par la force des choses.

    Quant à la femme de mon vieux soldat, ton sentiment t’honore, nous nous en occupons déjà (je suis – aussi – correspondant local de l’Entraide Parachutiste).

    Des pleurs et du sang, il y en a eu, et il y en aura encore malheureusement. Mais il tient à nous que cela change de camp.

    Attends-toi donc à ce que je te contacte directement.

    Amitiés parachutistes !

  10. xrayzoulou

    Magnifique message et magnifiques post !

    Pensons, oui pensons à tous ces oubliés de l’état facho et mafieux !
    J’espère que cette année 2016 voit revenir l’honneur de notre pays qu’il ne soit plus la carpette de ceux qui nous salissent !

    Bonne année, que Dieu nous entende.

    Une ancienne de l’Armée de l’Air.

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