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SOUVENIRS  DES  ANCIENS  DES  CÉVENNES

René est un vieux monsieur que nous emmenons trois fois par semaine en ambulance à Montpellier, afin qu’il se prête à une dialyse artificielle. Il a quatre-vingt-quatorze ans et ça fait plus de sept ans qu’il en est ainsi pour lui. René est un ancien Résistant. Pendant l’Occupation, il a rejoint le Maquis d’Ardaillers. Durant le voyage, il raconte souvent les mêmes choses, sans doute celles qui ont le plus marqué son esprit et qui reviennent autant de fois qu’il a besoin d’en parler.

            En février 1944, une colonne motorisée allemande a attaqué le Maquis d’Ardaillers. René n’a eu que le temps de sauter par une fenêtre pour ne pas être pris. Les nazis ont pillé les maigres biens des paysans pauvres du hameau d’Ardaillers, ils ont tué un jeune homme, incendié l’école des cadres du Maquis et emmené des prisonniers jusqu’à Nîmes. Là, ils les ont pendus, dont un fils avant son père, devant la gare. J’aurais pu y être aussi, dit René…

L’été suivant, il a participé à la libération du Vigan, là où fut tué le Chef Marceau.

            René a travaillé pour construire cette belle route par laquelle nous l’emmenons du Vigan jusqu’à Montpellier. Il est fier de le dire quand nous passons le col de La Cardonille dont le franchissement a nécessité beaucoup d’efforts et de savoir-faire.

Voilà ce que raconte souvent René.

            René est un Français ordinaire, qui a naturellement pris le maquis pour lutter contre l’envahisseur, après quoi il a participé à reconstruire la France. René est un héros de la guerre et un héros du quotidien. Parce que pour prendre le maquis il fallait avoir un courage hors du commun d’hier et surtout d’aujourd’hui, et ne pas se trouver fatigué après quand il a fallu travailler dur.

René n’a pas accepté que son pays soit envahi par la barbarie, par des étrangers imposant leurs uniformes, leur armée, leur police, leur langue, leur vision primaire de la vie sociale, les pillages, les vexations et les brimades. Il n’a pas voulu les laisser assassiner les Français ni déployer leur drapeau infâme sur notre sol. Il a refusé qu’un prétendu gouvernement de collabos livre des innocents sans défense à l’envahisseur, lui ouvre les caisses de l’État et lui soumette sa propre administration. Cela ne vous rappelle rien d’aujourd’hui ?

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            Monique est une dame âgée qui va elle aussi en dialyse artificielle. Elle peut voyager assise. René et elle ne se connaissaient pas durant l’Occupation où elle était encore enfant. C’est la maladie qui les a réunis et a aussi rassemblé leurs souvenirs. Monique a la voix douce et est empreinte d’une grande humilité. Elle a tant de choses à raconter qu’elle pourrait écrire un livre. Plusieurs le lui ont déjà dit. Mais elle ne s’en sent plus la force, même avec l’aide que je lui ai proposée. Monique ne se plaint jamais. Une seule fois, et parce que je lui ai posé la question, elle m’a dit comme ces séances de dialyse sont éprouvantes pour elle, durant quatre heures et trois fois par semaine, comment elles peuvent provoquer des crampes tellement douloureuses qu’elles amènent parfois au vomissement ou à la perte de connaissance. Elle m’invite toujours à prendre un rafraîchissement lorsque je la ramène chez elle. Le plus souvent je refuse poliment, pour ne pas la déranger et aussi parce-que ça ne se fait pas de s’attarder chez les clients de l’entreprise. Parfois j’accepte, et lorsque j’entre dans sa petite maison qui doit être centenaire, je sens la magie de ses pierres et de ses meubles anciens qui me parlent sans mots.

            Monique me parle des filatures, qui conjointement avec l’élevage du ver à soie ont jadis fait la richesse des Cévennes, avant que la mondialisation n’apporte ces machins fabriqués à peu près dans les mêmes conditions en Asie et que les inconscients se ravissent d’acheter à bas-prix, sans voir le coût et les ravages du chômage chez nous. Il reste aujourd’hui les beaux bâtiments de ces filatures, témoins du labeur passé, comme aussi quelques musées. Les filatures, c’était des femmes qui travaillaient du lever au coucher du soleil, plongeant les bras dans une eau bouillante, craignant le contremaître, dormant la nuit dans un grenier glacial. Car la plupart venait de loin dans les montagnes, par les sentiers abrupts, et ne rentrait qu’à la fin de la semaine avec un salaire misérable. En cas de rares contrôles, celles qui étaient légalement trop jeunes pour travailler étaient cachées dans les réserves. Les hommes travaillaient la terre où dans les mines aujourd’hui fermées. Le charbon ou le plomb étaient leur environnement. À Saint-Laurent-le-Minier, il est désormais interdit de cultiver quoi que ce soit, tant la terre est chargée en plomb provoquant le saturnisme.

            Monique évoque souvent son grand-père qui était berger. Il aurait tant aimé aller à l’école, me dit-elle, mais il a dû très tôt garder les troupeaux. Aussi l’une des merveilles de sa vie était qu’on lui fasse la lecture.  Alors Monique a lu pour ce grand-père qui ne pouvait pas le faire lui-même. Elle a tant lu qu’elle est une vraie bibliothèque à elle seule. Et Monique raconte aussi ce qu’elle a vécu, ce qui lui a été rapporté. Ce grand-père qui est si présent dans ses narrations avait fait la guerre de 14-18. Quatre ans à survivre dans les tranchées, presque un miracle. Intéressée par ce vécu de son grand-père, Monique lui demandait parfois de lui en parler. Il pouvait alors aussi bien répondre brièvement que s’étendre longuement dans le passé. Mais toujours, quand il cessait de parler, il se mettait à pleurer sans qu’on puisse l’arrêter. Aussi Monique laissait-elle passer plusieurs mois avant de lui demander encore qu’il lui raconte sa guerre.

            Ce jour de février 1944, le père de Monique observa la colonne allemande qui passait par la route des crêtes (plutôt que par celle de la vallée de l’Hérault où elle aurait probablement vite été repérée, et aussi pour attaquer en position dominante). Quand il vit qu’étant arrivée au col de La Tribale, elle bifurquait vers le hameau d’Ardaillers, il fit sortir séparément deux hommes qu’il cachait chez lui, en leur recommandant de marcher tranquillement, comme s’ils allaient travailler, et de ne revenir que quand ils l’entendraient siffler ou chanter un air convenu. Les arbres étaient moins nombreux et moins hauts qu’aujourd’hui, me dit-elle, maintenant on ne peut plus voir la route du col comme cela. Le soir, le grand-père revint à la maison tout tremblant, parlant difficilement, et l’on dut s’occuper du troupeau qu’il était incapable de faire rentrer. De la montagne voisine, il avait tout vu du drame. Le pillage, l’incendie, la fusillade et les prisonniers emmenés.

Une tante de Monique se trouvait à Nîmes quand les hommes furent pendus. Les nazis obligèrent les passants à rester sur place et à regarder. La tante cacha son petit garçon sous son manteau afin qu’il ne voie pas.

Voilà ce dont me parle Monique, de sa voix douce et retenue. Puisqu’elle n’en a plus la force, j’écris ces quelques lignes pour elle.

            En juillet 1944, le Maquis d’Ardaillers a fusionné avec le Maquis de Lasalle pour former le Maquis Aigoual-Cévennes, sous les ordres du Chef Marceau, celui dont la stèle est encore aujourd’hui si mal entretenue et si peu respectée. « Il fut le premier partout même à la mort » y est-il inscrit…

            Aujourd’hui des barbares envahissent la France, avec l’accord des gouvernements irresponsables. Certains le font avec armes et uniformes. Ils imposent des coutumes et des lois qui ne sont pas les nôtres, en plus de leur langue et de leur vision étriquée de l’Histoire. Ils prétendent même faire la police, cela s’est déjà vu. Dans certains endroits, on se fait insulter parce-que français, blanc, juif ou chrétien. Ils assassinent, pillent, détruisent les biens publics et privés. Ils salissent notre drapeau et les symboles de notre civilisation. Les citoyens n’ont pas le droit de se défendre et les administrations de l’État prennent fait et cause pour les envahisseurs. Si l’on proteste, la meute des idiots utiles crie au racisme et même au fascisme. Défendre son pays, c’est être considéré comme d’extrême-droite, xénophobe et cocardier. On honore nos agresseurs de jadis et on se culpabilise d’avoir défendu ou apporté la civilisation. Nos héros sont oubliés ou même délégitimés. Les constructions des envahisseurs prolifèrent, tout comme leurs uniformes et leurs drapeaux.

            Nos industries, notre agriculture, nos services publics performants, mais aussi notre système de Sécurité sociale et notre Éducation nationale pertinentes et enviées… tout cela est saccagé.

            Nos écoles n’apprennent plus l’Histoire à nos enfants, ne leur donnent plus d’exigences envers notre langue maternelle et nationale… Comme vient de l’exprimer Jean d’Ormesson : « Monsieur le président de la République, une réglementation abusive, des freins multiples et constants à toute économie souple et vivante, des impôts absurdes et écrasants qui ne cessent d’alimenter le chômage, présentent assurément beaucoup d’inconvénients. Ils ne sont rien ou presque rien à côté de l’entreprise de démolition collective, d’obscurantisme et de haine de soi-même à laquelle se livre votre ministre de l’Éducation nationale. » (9 mai 2015).

             On se demanderait presque pourquoi nos Anciens ont tant peiné, tant travaillé et tant combattu pour nous léguer ce pays libre, riche et prospère que beaucoup d’entre-nous laissent à présent envahir et détruire sans protester, en prétendant même que c’est la nécessité du siècle. Encore un peu et nos héros de la Résistance n’auront jamais existé, ou alors n’auront-ils fait que se battre pour un monde révolu et inutile. Qu’en sera-t-il lorsque René et les autres Résistants seront tous partis rejoindre le Chef Marceau ?

             Il arrive que je m’arrête au col de La Tribale. À cet endroit souvent désert et silencieux, j’ai parfois l’impression d’entendre arriver ceux-là qui n’avaient plus d’humain que l’apparence, de les voir manœuvrer avec leurs engins de mort pour prendre la route qui descend vers Ardaillers. Alors j’écoute le vent des Cévennes qui souffle sur le col, et il m’apporte l’écho du Chant des Partisans.

                                                                                                                      Daniel Pollett

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Daniel Pollett

Retraité actif et patriote vigilant. Auteur du livre « Citoyens ce roman est le vôtre ». Responsable Résistance républicaine du Languedoc Roussillon


2 thoughts on “

  1. JackJack

    Merci Daniel pour cet émouvant article. J’étais petit garcon pendant la guerre et ai quelques images ancrées dans ma mémoire.

  2. marco13

    Très joli texte qui reflète bien l’ambiance, la vie de nos campagnes pendant l’occupation allemande.
    Petit fils et petit neveu de maquisards, ma jeunesse a été bercée par les récits de ces gaillards qui ont harcelé et délogé l’occupant allemand en 43- 44- 45 de mes belles vallées alpines.
    ils n’étaient qu’une poignée et ils l’ont fait.

    Ça redonne un peu d’espoir face à la situation actuelle..

    Nous ne serons qu’une poignée mais nous le ferons

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